27.04.2009
Interview de Philippe Moës
Quand je suis rentré définitivement d’Afrique en 1987 après y avoir passé une enfance extraordinaire au sein d’une nature fabuleuse, j’étais complètement déraciné. La découverte progressive du milieu forestier (dernier espace vaguement sauvage en Belgique…) m’a aidé de manière essentielle à me reconstruire et lorsque j’ai découvert la présence de chevreuils en bordure de la ville de Liège, j’ai trouvé cela tellement incroyable que j’ai voulu en rapporter des images-témoignages. Ainsi pendant 3 ans j’ai parcouru fidèlement une propriété privée à leur recherche, armé du télé

Depuis près de 15 ans j’affectionne effectivement ce genre d’images dites d’ « ambiances » ; à l’époque, j’étais probablement un des seuls en Belgique à avoir « cette griffe », mais cela a bien changé depuis et à présent il y a beaucoup d’adeptes de ce genre de clichés !

Très très vaste programme… Oui, la Belgique est un cas assez particulier : avec ses très fortes densités de population et de chemins, elle génère des conditions très difficiles pour la photo-nature (« c’est la dose qui fait le poison… »)
- pour préserver un minimum de quiétude à la faune sauvage (entre autres), le législateur a légiféré en matière de circulation en forêt et interdit la circulation hors voies et chemins (sauf motifs légitimes dont ne fait pas partie la photo-nature)
- cette densité de population induit un nombre important de propriétaires forestiers (+- 100.000), desquels il faut avoir l’autorisation pour pouvoir circuler sur leur terres boisées
Le débutant devra donc, outre apprendre à connaître ses sujets (sens développés, sensibilité au dérangement, mœurs…), connaître également la législation évoquée et savoir où il met les pieds, pour s’enquérir des autorisations nécessaires.
Quant aux conditions d’approche des mammifères, elles sont très nombreuses ; dans notre intérêt comme dans celui des mammifères, il est primordial de se pencher sur la batterie de précautions à prendre pour éviter les échecs (en voici quelques-unes, extraites du livre « la photographie en forêt-pratique-éthique »)
1) Règle d’or et condition sine qua non : ne jamais opérer avec le vent dans le dos par rapport à la zone convoitée et s’il est très instable, mieux vaut rentrer chez soi !
2) Si les mammifères ont un odorat extraordinaire, ils ont également une excellente ouïe ; il conviendra donc de renoncer systématiquement à l’approche quand les conditions d’une progression silencieuse ne sont pas de mise : feuilles craquant comme des chips ou neige gelée en sont les plus beaux exemples.
3) Disposer une housse anti-bruit sur le boîtier est indispensable si l’on veut éviter que le premier cliché soit systématiquement le dernier de toute séance
4) Les performances visuelles des mammifères sont très variables d’une espèce à l’autre (voir dans le chapitre traitant de quelques espèces en détail) ; néanmoins toutes ont en commun une bonne à excellente détection des mouvements brusques. Il sera donc nécessaire d’évoluer lentement, sans à coups, en ne perdant jamais de vue les réactions de l’animal. Si le sujet dresse la tête vers le photographe, il faut se transformer en statue immédiatement et quelle que soit notre position, aussi longtemps que le manège dure et de même pendant les quelques secondes qui suivent sa reprise d’activité (cela peut parfois durer des minutes entières et devenir alors très inconfortable, voire franchement douloureux…). Lorsque l’animal se détourne de l’intrus sans s’enfuir après une longue interrogation, tout n’est pas gagné pour autant. Mieux vaut ne plus du tout changer de place (ou éventuellement gagner un abri visuel proche).
Garder également à l’esprit qu’un déplacement latéral est infiniment plus décelable qu’une progression dans l’axe.
5) Toujours étudier attentivement les alentours de l’animal convoité ; il sera souvent accompagné par d’autres animaux, plus ou moins dissimulés dans un autre axe de vision et prêts à donner l’alerte.
6) Au fil des millénaires, la silhouette de l’Homme à pieds n’a guère changé ; les mammifères la connaissent et l’assimilent au danger. Tout ce qui peut contribuer à briser cette silhouette est donc le bienvenu (chapeau, shaggie), de même que la cagoule et les gants pour masquer ces zones blanches si repérables et caractéristiques.
7) Sur le plan vestimentaire, deux autres suggestions : privilégier les pantalons et vestes aux teintes mimétiques bien sûr (brun-vert en temps normal, blanc en temps de neige), mais également ne produisant pas de bruit à la friction. Pour les pieds, choisir des semelles les plus fines possibles (je n’ai jusqu’ici jamais trouvé mieux que des bottes Aigle à fines semelles), afin de sentir sous le pied la moindre brindille susceptible de briser le silence. Dans les cas extrêmes, ne pas hésiter à finir l’approche en…chaussettes !
8) Les chemins sont très utiles pour l’approche ; ils permettent de progresser silencieusement, rapidement et dans de bonnes conditions de visibilité, voire de lumière ; en outre, en cas de dérangement des animaux, ceux-ci seront bien moins stressés que s’ils étaient surpris au cœur de leur domaine.
9) Un adage dit très justement : « en forêt, même quand on est seul on est de trop… » ; cela peut paraître évident, mais contrairement à l’affût où la chose n’a pas grande importance, l’approche doit se pratiquer seul
10) Sur le plan optique, privilégiez les longues focales : plus vous pourrez rester loin du sujet, plus vous aurez des chances de succès !
11) La finalité étant de prendre de bonnes images et d’éviter le dérangement, on s’abstiendra de tenter une approche si la finalité photographique n’est pas plus ou moins certaine. C’est le cas notamment lorsque :
· les conditions de lumière ne sont pas bonnes (la nuit tombe…)
· il devient impossible de se cacher
· les animaux sont nombreux et/ou disposés en étoile (chaque individu regarde dans une direction différente)

Le C.P.R.
La période de brame est effectivement magique… et a cela de propre qu’elle draine, en Wallonie, une quantité parfois ahurissante d’amateurs -ponctuels- en tous genres, personnes de sensibilités, ambitions, connaissances et sens du respect très divers, ne se contentant pas nécessairement d’entendre les cerfs.
Compte tenu de cette affluence massive en forêt, je dirais qu’il faut redoubler de précautions !

Le C.P.R.
Je le croyais naïvement au départ, comme se l’imaginent certainement aussi une majorité de personnes…
En fait ce n’est pas si clair que cela. Vous imaginez surveiller des chantiers ou assurer des tâches technico-policières avec un
Par ailleurs, le garde forestier est sensé faire appliquer les lois et montrer l’exemple. Il ne peut donc pas prendre le moindre risque de faire un « faux pas », sans quoi sa réputation risque d’être très vite entachée et ce, de manière « indélébile » ! De ce point de vue, l’anonymat est bien plus confortable !
Le C.P.R.
Tu as sorti un nouveau livre en 2008 "La photographie en forêt- pratique-éthique "
Une fois n’est pas coutume, ce livre était une commande (française), liée donc à une demande croissante (au départ on me demandait un livre sur la photographie des animaux en forêt, thème que j’ai choisi délibérément d’élargir pour ne pas risquer de remettre une pression supplémentaire sur la faune en question).
J’ai beaucoup hésité pour des raisons éthiques (et d’ailleurs expliqué ces hésitations dans l’avant propos du livre), mais une fois le défi relevé, il fallait jouer la carte de l’honnêteté et être le plus complet possible !
Ma touche personnelle -mon défi- a été d’aborder non seulement la pratique, matière omni présente dans tous les guides, mais aussi l’éthique (d’où le sous titre de l’ouvrage), matière jusqu’ici beaucoup trop peu abordée à mes yeux !

D’abord, je pense que sur cette terre, une joie partagée est une joie doublée.
Ensuite, j’ai jusqu’ici toujours tenté, au travers des textes de mes livres, de ne pas me contenter de parler de bons moments. Bien sûr, semer du rêve peut parfois avoir une utilité en termes de respect suscité, mais dans chacun des 3 ouvrages, il y a aussi une part d’explications concrètes visant à faire connaître, voire comprendre mieux l’écosystème forestier ou certains de ses composants. Car mieux connaître permet de mieux (ré)agir au quotidien, par nos actions, nos abstinences ou nos paroles.
Encore merci pour tout Philippe!
Le C.P.R.
Photos de Philippe Moës
Ces photos ne sont pas libres de droits

Plus d'infos sur ses livres: http://www.photos-moes.be/
19:01 Écrit par CPR dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note |
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Commentaires
Tout d'abord, je suis impressionné de voir jusqu'où peut aller une noble passion, une sorte de "voix" à suivre. Cependant, rien n'oblige de faire de la photographie afin de profiter de Mère nature mais le partage, comme à l'image de cet artiste de l'ombre, reste une belle récompense. "une joie partagée est une joie doublée"
Bon Blocus à tous
Et Merci à Justin pour la réalisation de ce projet. Bon voyage m'fi
Écrit par : ptijean | 01.05.2009
T'inquiète, le voyage sera bon ;)
Merci aussi à Philippe de s'être preter au jeu...
A++
Écrit par : Justin | 01.05.2009
Je ne connaissais pas ce monsieur mais ses photos sont tout simplement sublimes!
Merci de nous l'avoir fait connaître! Et longue vie à ce blog!
Bizzz
Écrit par : Rose | 04.05.2009
question Vos magnifiques photos n'existent-elles pas sous forme de cadre déco ?
Écrit par : Vankerpel | 06.05.2009
.... Merci pour ce commentaire, j'apprécie beaucoups M Moes et surtout très beau blog.
Écrit par : ben | 07.05.2009
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